Ce patrimoine qui se « fabrique » sous nos yeux…

couv-fabrique-patrimoine

J’ai reçu, le mois dernier un livre dont le titre et le sous-titre m’ont intriguée : « La Fabrique du Patrimoine – de la cathédrale à la petite cuillère »… Le patrimoine n’est-il pas une donnée intangible de notre société ? Pourquoi « le fabriquer » ? Et en ce cas, qui le fabrique ?

L’auteur, Nathalie Heinich, décortique la chaîne de repérage, d’étude et de prescription qui fait entrer un objet – une cathédrale, un château, un lavoir ou une petite cuillère ! – dans la catégorie « patrimoine ».

En tant que secrétaire générale de l’Association des journalistes du Patrimoine, j’ai donc décidé d’inviter cette sociologue du CNRS à discuter de son ouvrage devant des membres de l’association, mercredi dernier. En effet, son regard extérieur pouvait nous éclairer.

Nathalie Heinich a suivi sur le terrain les chercheurs de l’Inventaire. Ces spécialistes, méconnus du grand public, parcourent le territoire français, selon la volonté d’André Malraux qui a créé ce service du ministère de la Culture, afin de repérer TOUT ce qui mérite d’être recensé au titre de patrimoine.

Elle nous a expliqué comment ces chercheurs, qui veulent travailler scientifiquement, essaient de se dégager du jugement esthétique : « ils s’appuient sur d’autres valeurs : la cohérence d’une charpente, d’un ensemble de corps de ferme ; l’authenticité d’une grange, la rareté d’un type de porte en bois ou, au contraire, la fréquence des statues du curé d’Ars qui nous renseigne, par exemple, sur une dévotion particulière, au XIX e siècle. »

Bien sûr, ces valeurs ont évolué avec les époques : si, aux débuts de l’Inventaire, on ne pensait à sauvegarder que les monuments les plus anciens et les plus spectaculaires, les destructions rapides dues à la modernité et l’extension de la notion de patrimoine, ont poussé les chercheurs à repérer des choses, a priori, plus anodines. L’exemple le plus intéressant étant celui des vieilles bornes Michelin.

Souvenez-vous : cubiques, elles évoquent le bon vieux temps de la Nationale 7, chère à Charles Trénet, les vacances de notre enfance, les disputes de nos parents sur l’itinéraire à adopter… Au nom de tout cela, et de leur disparition programmée, les bornes Michelin sont en train d’entrer, silencieusement, dans le patrimoine français… Merci au livre de Nathalie Heinich de nous faire prendre conscience de ces  processus.

La fabrique du Patrimoine, éd. La Maison des Sciences de l’Homme, 288p., 21 €.

24/11/2009

Une Réponse pour “Ce patrimoine qui se « fabrique » sous nos yeux…”

  1. Redigé par Pichouron:

    L’image de la borne est d’autant plus évocatrice qu’elle sert à s’orienter dans l’espace. Dotée d’une valeur patrimoniale, elle devient un marqueur temporel. Si le patrimoine se fabrique sous nos yeux, on ne soulignera cependant jamais assez le rôle fondamental du regard et de l’éducation au regard dans le processus de patrimonialisation.