Contre le « tout patrimoine »

Grâce à l’Association des journalistes du Patrimoine, j’ai rencontré, cette semaine, avec des confrères, Françoise Choay, que nous avions invitée à parler de son dernier livre « Le patrimoine en questions » (éditions du Seuil).

La philosophe et historienne de l’architecture y pousse ‘un cri du coeur contre la muséification à outrance du patrimoine. « Bien évidemment explique-t-elle, tout est patrimoine. Ce n’est pas une raison pour s’arrêter de vivre, de transformer ces murs…Se figer est mortifère. » La destruction volontaire du patrimoine est une donnée inscrite dans toutes les cultures : pour construire du nouveau, pour blesser son ennemi…
On n’est pas obligé de souscrire à tous ses combats. Néanmoins, son regard pétillant, polémique et incisif sur, par exemple, les listes du Patrimoine mondial de l’Unesco suscite l’intérêt, oblige à sortir du « prêt à penser ».
La chercheuse juge ainsi que ce classement mondial est une abhération : « les experts portent un jugement purement occidental – sur des critères d’histoire et d’esthétique – sur les oeuvres d’autres civilisations. Et ces pays non occidentaux ‘acceptent d’e figurer dans la liste uniquement pour des raisons touristiques et donc financières. »
Pour elle, la notion de « monument historique » n’a aucune universalité. Ainsi, les temples shinto, au Japon, sont-ils  régulièrement détruits et reconstruits à l’identique pour des raisons de pureté…
En outre, dénonce-t-elle, l’Unesco parle de « valeur universelle exceptionnelle », or les deux termes sont contradictoires ! Et si l’Unesco les aditionne, c’est parce qu’il faut bien choisir dans toutes les productions humaines car on ne peut tout conserver,
Françoise Choay propose de revenir à une distinction qui lui semble essentielle entre « monuments » de mémoire : ceux érigés pour les morts, les basiliques contenant les reliques, les camps de concentration, les inscriptions sur les temples égyptiens…. et les « monuments historiques », une catégorie beaucoup plus récente et, selon elle, plus contestable : déterminés par leur valeur pour l’histoire et/ou leur valeur esthétique, ce type de monument est donc ancré dans une culture donnée et n’a pas valeur universelle.

Le malentendu, concernant la notion même de patrimoine remonterait au XIX e siècle et aurait été accentué par Malraux « premier ministre de la culture, ce qui en soit est idiot : la culture ne se décrète pas… »ironise-t-elle.

En anthropologue, admiratrice de Claude Lévi-Strauss, elle conclut : « Si l’homme bâtit des monuments, c’est parce que le langage, producteur de culture, s’envole sans laisser de traces…  Les monuments nous rappelent notre identité, notre mémoire. »
Une analyse décapante.

« Le Patrimoine en questions », par Françoise Choay, éd. du Seuil, 214 p., 20€

03/02/2010

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