De Gaulle, la littérature et le ridicule

Mon confrère André Larané m’apprend par la petite enquête qu’il a mené, que la polémique qui fait rage dans les médias français sur la pertinence de la présence du tome III des « Mémoires de guerre » du général De Gaulle parmi les oeuvres proposées au programme du bac de français, a enflé artificiellement.Au départ, une obscure pétition a été lancée sur un petit site qui ne se présente pas clairement – les lettres volées - et dont on ne perçoit pas bien l’objectif. Et voilà que le quotidien Le Figaro l’a relayée, lui donnant une audience inattendue, en l’attribuant à tort à une initiative du SNES, le principal syndicat des enseignants du second degré. Les autres médias ont suivi et la polémique sur la réalité ou non des qualités littéraires de l’homme du 18 juin a envahi les ondes et les diners en ville.
Quel beau sujet ! Tout le monde peut y aller de son point de vue… Le genre de débat qu’adorent nos compatriotes et que nos amis étrangers observent avec un amusement mêlé d’admiration et d’une pointe de condescendance. Ils sont rassurés, la France reste la France !
Beaucoup de choses censées ont déjà été dites sur la présence de cet ouvrage dans le corpus de textes littéraires qu’auront à étudier nos enfants en section littéraire : que De Gaulle est incontestablement un écrivain - je me souviens qu’il raffole des propositions rythmées en trois temps; que si l’écrivain Roland Barthes lui déniait ce titre, il est intéressant d »en profiter pour ouvrir un débat avec les élèves sur ce qui fait qu’un texte est « littéraire » ou ne l’est pas; que la présence au programme de bien d’autres auteurs pourrait aussi être contestée; qu’il ne faut pas devenir paranoïaque et voir dans ce choix la main-mise d’un pouvoir gaulliste sur l’éducation…
Ce qui me frappe surtout, c’est que les professeurs de français qui s’insurgent semblent redouter par-dessus tout le mélange des genres et le lien entre les disciplines : « c’est de l’histoire, ce n’est pas de la littérature » insistent-ils. N’est-il pas possible d’échapper aux frontières des disciplines?  je rappelle que nos lycéens doivent désormais présenter en contrôle continu, pour le bac, une sorte de mini-maîtrise appelée de façon barbare TPE (je n’ai jamais pu retenir ce que cela voulait dire « littérairement ») dont le thème doit justement leur permettre de croiser les savoirs…
Pourquoi cette peur à sortir des cadres? A l’heure où l’on redécouvre, grâce à de nouvelles traductions, à quel point Churchill était un AUSSI un écrivain et pas seulement un homme qui a marqué l’histoire, ne devrions-nous pas revisiter les textes de De Gaulle sous les deux angles? Voilà une belle occasion de montrer aux élèves que les grands hommes ont plus d’une facette, qu’écrire bien n’empêche pas de gagner des guerres, que la plume soutient la pensée et l’action…
J’espère tout de même que l’immense majorité des professeurs de français, y compris ceux qui n’apprécient pas particulièrement le style peut-être un peu désuet du Général,  sauront utiliser habilement cette puèrile polémique pour travailler main dans la main avec leurs collègues historiens et convaincre les jeunes que la littérature ne nuit en rien aux destins nationaux.

09/06/2010

6 610 Réponses pour “De Gaulle, la littérature et le ridicule”

  1. Redigé par Berlioz:

    Je précise, à la suite de ce très bon article que Churchill a obtenu, pour ses volumineux « Mémoires de guerre » le Prix Nobel de Littérature : le débat devrait s’arrêter là !
    Cordialement

  2. Redigé par solko:

    Les seuls professeurs de français qui s’insurgent sont des militants.
    Bien sûr, sinon, que De Gaulle est un écrivain.
    Et bien sûr qu’un lycéen des temps actuels ne peut trouver que des avantages à côtoyer son phrasé.